25 février 2009
Et un jour, elle se décida...
NB : Attention, l'ordre est articles est inversé (le plus ancien à la fin).
La création d'une page sur laquelle je posterais mes textes m'a plusieurs fois été proposée. J'ai hésité, longuement. Pourquoi faire lire à des inconnus ce que j'écrivais ? Mes phrases perdraient de leur côté intimiste, mes textes n'auraient plus cette proportion exclusive, puisque certains sont restés dans un cercle de lecteurs extrenement restreint - une seule personne, pour quelques-uns. - . Mais... L'idée était alléchante. Déjà, j'aurais plaisir à voir les écrits dont je suis un tant soit peu fière réunis. Je précise ici que je n'en publierai qu'une petite partie, celle dont je considère qu'elle peut être lue par "tout le monde". Je suis, bien sûre, à l'écoute des commentaires, positifs ou non, remarques et compagnie, mais il m'arrive d'être assez susceptible quant à ce que j'écris et à ne pas mettre en application les conseils que l'on me donne. Qu'importe, n'hésitez pas.
Pourquoi Canalblog ? Parce que j'ai déjà un compte dessus, donc un nouveau blog est rapide à créer. Je vais encore passer des heures à réfléchir au design parce que je ne suis absolument pas douée en ce qui le concerne, mais j'espère bien trouver un(e) graphiste qui ai envie de me créer une jolie bannière.
J'ai mis ce blog dans la catégorie "journal intime". Ca n'en est pas un, j'ai déjà un blog qui me permet de poser mes pensées. C'est juste que c'était la catégorie qui me paraissait se rapprocher le plus de mes intentions...
Quant aux catégories de ce blog... Il faut savoir que je corrige rarement ce que j'écris. En général, je rédige rapidement, laissant filer les idées à travers mes doigts, sans vraiment y réfléchir, et je laisse reposer entre quelques minutes et quelques heures. Après quoi, je relis rapidement pour corriger les fautes d'orthographes, rattraper une tournure un peu maladroite... Parfois, aussi, je retrouve un vieux texte, et je le réécrit partiellement parce qu'il me semble trop médiocre dans sa première version. Tout dépend.
Cet article est un bazar total, mais qu'importe. J'ai réfléchi à ce qui me convenait, comme écriture. J'ai fini par comprendre que je n'étais pas faite pour écrire du fantastique : j'ai beau avoir des univers plein la tête, je ne suis pas douée pour les dépeindre clairement, et je n'ai que rarement le courage de décrire le monde auquel je pense. Peut être que j'y arriverai un jour, toujours est-il que pour le moment, le fantastique n'est pas pour moi. Dépeindre le monde qui est dans leur tête, c'est bien là tout le génie des auteurs de science-fiction, fantasy et tout ce qui y ressemble. Non, moi, je me sais douée pour décrire. Les ambiances, les gens. Surtout les gens. J'aime ça, j'y prend plaisir, et la lecture en devient plus agréable.
J'aime décrire des anedcotes quotidiennes, rendre extraordinaire l'ordinaire, faire sortir de la monotonie le banal, mettre en valeur de simples personnes, pour montrer, justement, que l'Homme n'est pas simple. J'aime presque autant me faire lire, et ce pour diverses raisons. On a tous plusieurs types de lecteurs : j'ai ceux qui me disent juste s'ils aiment ou non, et à quel degré ils aiment. J'ai aussi ceux qui fonctionnent par souvenirs et qui me disent ce que mon texte leur rappelle, ceux qui sont plus émotionnels et me dépeignent les émotions qu'ils ont ressenties en lisant, ceux qui s'attachent aux personnages et me signalent s'ils se sont attachés aux miens, lesquels, pourquoi, ce qu'ils en pensent. Enfin, il y en a, beaucoup plus rares, qui sont portés sur la forme autant que sur le fond et qui m'offrent une critique de la syntaxe, du rythme et de la richesse du vocabulaire. Tous ces types de lecteurs me sont indispensables pour progresser, aussi je tente toujours d'élargir leur nombre - c'est la principale raison de la création de ce blog, recueuillir un maximum d'impressions.
L'utilisation des mots est un art autant qu'une science.
Bulle
Avant, je croyais que les gens n'existaient que lorsque j'étais là.
Existences - Introduction.
Pendant longtemps j'ai cru que les gens cessaient d'exister dès que je leur tournai le dos.
Pas qu'ils mourraient, non. Plutôt qu'ils n'avaient plus d'existence, puisque je n'étais plus là. Je ne les voyais plus, ne les entendait plus... Je ne les percevais plus, donc quelle preuve avais-je qu'ils existaient encore ? Bien sûr, ils réapparaissaient, ensuite, mais pourquoi n'auraient-ils pas tout simplement repris leur existence là où ils l'avaient laissée ?
Ils ne vivaient que quand j'étais là. Il ne se passait rien quand je n'étais pas là, donc. C'était comme si, quand je quittais un lieu, il s'arrêtait, se bloquait, finissait par devenir sable... Pour se reformer et se remettre en route quand j'y revenais. Tout ceci me paraissait aller de soi.
Et un jour, j'ai remis en question cette conviction. Je me suis d'abord rendue compte que les relations entre les gens ne passaient pas nécessairement par moi. Bien sûr, il me semblait naturel que mon père ai téléphoné à telle ou telle personne de la famille en mon absence : mais il était proche de moi, géographiquement, alors il existait encore, tant qu'il restait dans le périmètre d'accès à l'existence. Quant à son interlocuteur, il reprenait son existence à l'instant où le téléphone sonnait, pour la cesser lorsqu'il raccrocherait.
Donc, je disais, je me suis rendue compte que non, je n'étais pas le centre du monde. Les gens vivaient quand je n'étais pas là, ils parlaient entre eux, pensaient. Il pouvait donc survenir des événements en mon absence. Cette constatation fit presque s'effondrer le reste de mes convictions, mais je tins bon, et me mis à raisonner sous ce nouvel angle de vue.
D'abord, le fait que les gens aient une vie en mon absence impliquaient qu'ils pouvaient agir et parler sans que je ne sois au courant de leurs actes et paroles ; cette perspective m'effrayait un peu, puisque, du coup, on avait la possibilité de dire du mal de moi dans mon dos, entre autres. Je n'avais donc plus la connaissance absolue ! Il y aurait toujours quelque chose que j'ignorais. Cette conclusion m'inquiétait autant qu'elle me fascinait et m'enthousiasmait.
Ensuite, les personnes que je considérais comme superflues, comme les passants dans la rue, les personnes assises de l'autre côté de la rangée au cinéma, ceux qui prenaient le bus... Avaient tout d'un coup, eux aussi, une existence propre. Ils n'étaient plus de pâles fantômes qui passaient à côté de moi, sans but et sans particularité : non, ils devenaient humains au même titre que moi, ils avaient également, certainement, une vie comme la mienne, des amis, de la famille, des liens, des peurs. Encore une fois, cette conclusion m'inquiéta. Le monde me paraissait soudain si grand ! Mais aussi, il était si fascinant de se rendre compte qu'avant, je vivais comme dans une bulle étroite, croyant être le centre de tout, alors qu'il y avait tant à explorer et à comprendre !
Cependant, on ne peut lire dans les pensées des gens, et c'est pourquoi on ne peut connaître la vie entière, les pensées, les goûts et les actes de tous. Mais je me rendis compte que l'on pouvait parfois émettre des conjectures sur ce qu'était l'existence des autres, si l'on prenait la peine de s'y intéresser.
Je me mis alors, d'abord pour m'occuper, ensuite par intérêt ponctuel, puis enfin par réflexe, à examiner ceux qui m'entouraient. J'observais leurs manières, leurs regards, leurs façon de se vêtir, de se parler, je cherchais à saisir les liens qui unissaient plusieurs d'entre eux. Je devais parfois résister à la tentation d'aller leur parler pour vérifier la justesse de mes hypothèses. Cette habitude devint plus qu'un passe-temps, et, peu à peu, je me pris à adorer imaginer la vie de ceux que je croisais. Je ne m'attardais que très rarement sur mes connaissances et leur préférait des parfaits inconnus, ou des personnes que je croisais tous les jours sans jamais leur parler ; ils étaient bien plus intéressants, et ainsi je ne prenais pas le risque d'avoir à comparer mes idées à la réalité.
L'exercice demandait une certaine concentration : une fois la cible choisie, je prenais toujours une bonne dizaine de minutes pour répertorier tout ce que je pouvais attraper de renseignements. Et puis, peu à peu, des liens se tissaient entre ces informations : j'imaginais soudainement des passions, des déceptions, des drames, des grands moments de bonheur, tout ce qui peut faire une vie. Alors me venait souvent un sentiment de complicité tendre envers cette personne : j'avais l'impression de la connaître réellement, d'avoir beaucoup partagé avec elle. Parfois, même si ce n'est presque jamais arrivé, le sentiment était contraire et je ressentais au contraire une certaine répulsion, parfois du mépris, pour l'observé.
On peut se demander quelle valeur, quel crédit accorder à mes conclusions : je n'ai jamais prétendu deviner la vérité ou la réalité, non ; j'essayais de deviner la personne, de percevoir qui elle pouvait être, et je ne suis pas sûre d'avoir envie, maintenant, de savoir si mes conjectures sont vérifiées. Je préférais imaginer les gens, les idéaliser, l'image que je me faisait d'eux me donnait ensuite une foule de personnages prêts à jouer leur rôle dans mes écrits. Les inconnus m'inspiraient, en somme.
C'était ainsi tous les jours, à chaque fois que je me retrouvais seule : dans la file d'attente d'un supermarché, dans le bus, à la bibliothèque, parfois même en marchant dans la rue... Je fixais soudain mon attention sur quelqu'un et je l'inventais. En général, j'oubliai aussitôt mes élucubrations, mais quelques fois, des personnes m'ont marquées et je notais alors les fragments de leur existence. D'autres encore sont encore suffisamment présentes et claires dans ma mémoire pour que je puisse les rédiger d'ici peu ; je compte réunir les personnages les plus marquants, les plus intéressants, que j'ai pu croiser ces derniers mois. Ainsi, ils pourront peut être se rencontrer au fil des pages et, qui sait, choisir de créer ensemble un autre monde, où ils deviendront sable dès lors que le lecteur aura décidé d'ignorer leur existence.
Bulle.
Janvier 2009
26 février 2009
A trop lire Kafka, il nous vient, à l'occasion, une envie de l'imiter... "Lettre au père."
A mon très cher père,
J'ai parfaitement conscience que cette entame est tout ce qu'il y a de plus froid et je m'en excuse. Que te dire, à toi qui a passé plus de dix-sept ans en ma compagnie ? A vrai dire, j'ai eu envie de t'écrire, hier soir, pour lutter contre le sommeil, mais la paresse aidant, je n'ai finalement pas pris la feuille et le crayon qui m'aurait aidé à retenir ce que j'avais à te dire. Dommage.
Tout d'abord, j'ai parfaitement conscience qu'il est particulièrement incongru de remercier ses parents pour nous avoir éduqué, mais le fait de dépasser un peu des normes ne m'inspire plus de crainte. Je voudrais donc commencer par te remercier pour m'avoir permis d'être comme je le suis maintenant. Je voudrais te remercier pour ces heures que j'ai passées seule à la maison et pour ces jours où tu me traînais derrière toi pour aller voir quelques amis de voile. Sur l'instant, j'avoue, je n'ai pas du tout apprécié. J'ai râlé, pleuré, hurlé. Tu ne t'es pas énervé, jamais, mais je n'avais pas le choix. Je t'en voulais. Quelques années plus tard, j'en souris, ces petites anecdotes ont été vécues par énormément d'enfants, mais on les retient comme uniques.
Je te remercie pour m'avoir forcé à déployer des trésors d'imagination pour ne pas m'ennuyer lorsque j'étais seule à la maison, je te remercie pour m'avoir imposé ces soirs de solitudes, lorsque tu devais travailler tard et que j'avais oublié d'appeler une des étudiantes qui me gardait. Je t'en voulais de ne pas remplir ce que je savais être tes fonctions de père. J'étais certaine, déjà, à sept ou huit ans, que dans les autres familles, les enfants n'appelaient pas eux-mêmes leurs baby-sitters pour qu'ils viennent les garder. Je me doutais que j'étais l'une des seules dans la classe à savoir cuisiner, parce que je n'avais pas le choix si je voulais manger.
Je te remercie de m'avoir poussée à prendre mon indépendance, je te remercie de m'avoir considérée comme une personne dotée d'une véritable opinion, digne d'être entendue, alors que je n'avais pas encore dix ans. Je te remercie de m'avoir traînée partout, de m'avoir permis de rencontrer toutes sortes de gens. Je te remercie de m'avoir fait côtoyer cette foule d'hommes et femmes hyper-qualifiés en sciences, tes anciens camarades d'école. Je te remercie de m'avoir embarquée avec vous à chaque croisière et de m'avoir donné le gout de la voile et du large. Je te remercie d'avoir encouragé cette passion que j'ai maintenant pour la mer. Je te remercie pour toute la musique que tu m'a fait écouter.
J'ignore si j'ai aussi envie de te remercier pour ce demi frère que tu m'a imposé lorsque j'avais 10 ans, et aucune envie de jouer à la maman. Sept ans et demi après sa naissance, je ne sais toujours pas comment m'y prendre avec lui, j'ai peur de ce qu'il peut devenir, j'ai honte de ne pas être une véritable grande soeur. Je ne te remercie pas pour la femme dont tu es tombé amoureux, je ne te remercie pas pour ce déménagement en cours d'année, lorsque j'avais 13 ans. J'étais alors scolarisée dans un collège dans lequel je passais pour une surdouée parce que je savais lire couramment, je n'ai pas voulu en changer avant la prochaine rentrée scolaire. Pendant trois mois, je me suis levée à 5h30 tous les matins pour traverser la ville pendant plus d'une heure de bus. Ce n'est pas grave, j'ai fini l'année brillamment, après tout...
Je ne te remercie pas pour ces deux demi-soeurs avec lesquelles j'ai du apprendre à composer alors que j'avais vécu mes dix premières années seule avec toi, et les trois suivantes avec juste un petit garçon absent une semaine sur deux en plus. Je ne parlerais pas davantage d'elles ici, je les apprécie, je crois même pouvoir dire que je les aime. Je te remercie juste pour m'avoir permis de conserver mon indépendance.
Je te remercie de te montrer si confiant envers moi. Je te remercie de ne pas trop poser de questions. Je te remercie parce que je me rends peu à peu compte que face à toi, j'ai toujours ce que je veux.
Je te remercie d'être aussi peu présent, parce que ça m'arrange. Je suis juste contente que tu sois aussi silencieux en conduite accompagnée, parce que je n'aime pas qu'on me parle lorsque je conduit. Je regrette juste que tu n'arrives pas à me donner des instructions claires quand je galère à effectuer mes créneaux avec l'Espace.
Je suis contente que nous ayons partagé autant de lectures. J'ai beaucoup apprécié les discussions autour de Harry Potter, Orwell, Victor Hugo ou Balzac (que je n'ai jamais aimé, quoi que tu dises...). Et les autres.
J'en aurais, des choses à te reprocher, mais elle ne me concernent pas directement. Je déplore le comportement que tu as, parfois, avec les filles de la femme avec laquelle tu as voulu vivre. Je comprends qu'elles n'ont pas eu du tout la même éducation que moi, qu'elles ignorent totalement la conjugaison du verbe "se débrouiller" et qu'elles sont en tous points différentes de moi. Mais tu as le droit de les accepter. Je trouve dommage que, parfois, tu te comportes comme un adolescent capricieux, que tu t'énerves et que tu te laisses emporter. Je regrette que tes remarques les blessent autant parfois, et je regrette d'autant plus que c'est en général volontaire.
En fait, si, j’ai des choses à te reprocher. J’aurais voulu que tu repères tout ce qui a pu bouleverser mon existence. J’aurais voulu que tu te rendes compte de ce qui s’était passé, ou tout du moins que tu prennes conscience qu’il y avait un problème et qu’il ne s’agissait pas de la crise d’adolescence. Sur ce point, je t’en veux, et je ne pense pas te pardonner un jour.
Je t'en ai souvent voulu pour ton comportement désinvolte, voire méchant, à leur égard. J'ai pris sur moi, comme tout ce qui avait pu m'arriver avant. je me rappelle de ces quelques mois où j'avais des comportements paradoxaux avec toi. Je te haïssais parfois, pour ce que tu étais. Je t'aimais en même temps, pour les mêmes raisons. Je n'ai plus envie de m'en rappeler, je préfère la relation que nous entretenons aujourd'hui. Sereine. Lointaine, distante mais saine.
Dans un an, je partirai de la maison. J'ose espérer que ton comportement à la maison n'empirera pas lorsque je ne serais plus là pour jouer les adultes avec toi et te sermonner. J'aimerais que tu reprennes la place de grande personne que tu m'a donnée au fil des années. Je voudrais que tu te comportes en véritable beau-père avec elles, que tu essaie, au moins, de te montrer tolérant à leur égard. Elles sont jeunes, elles ont peur de l'avenir. Elles ont besoin, sinon de réconfort, au moins d'apaisement à la maison.
Néanmoins, je suis fière d'être ta fille. Je suis heureuse d'avoir pour père un homme brillant en mathématiques et physiques. Je suis fière lorsque ta mère me raconte que lorsque tu avais mon âge et que tu étais au lycée, tu lisais des livres que certains de tes professeurs ne comprenaient pas. Je suis fière lorsque je parle avec l'un de tes amis de voile et qu'ils m'affirment que tu es qualifié pour diriger un bateau, malgré ce que tu dit. Je suis fière lorsque l'un de tes collègues ou amis me confie que tu es toujours très modeste sur tes capacités. Bon, je n'ai hélas pas hérité de ce trait, je suis prétentieuse, exubérante et bruyante. Mais ce n'est pas grave, je n'ai aucune envie de changer.
Dans un an, je quitterais la maison dans laquelle j'ai parfois l'impression d'être locataire. Je crois que tu me manqueras.
3 Juillet 2008
Marie.
Je l'ai rencontrée à la fac, un soir. Je crois qu'elle attendait le bus, ou alors quelqu'un devait passer la chercher, toujours est-il qu'elle était plantée devant le campus, toute droite, son éternel sac en cuir pendant à son épaule. Elle avait les épaules dégagées et regardait droit devant elle d'un air résolu, comme si elle était en train de passer un oral. Je crois que c'est cette stature qui a attiré mon regard. Par curiosité, je me suis approché d'elle et lui ai demandé si elle avait une cigarette. Je ne fumais pas encore, d'ailleurs, à l'époque, mais je l'avais vue de nombreuses fois sortir de l'amphi aux pauses, un paquet à la main, alors je supposais qu'elle était une de ces fumeuses régulières qui ne sentent même plus l'odeur de la fumée. Elle m'a regardé avec étonnement, comme si elle ne m'avait pas entendu arriver, et puis elle a ouvert son sac, et a sorti une cigarette avec un regard étrange, comme si elle se doutait que j'étais venu la lui demander dans le seul but de lui parler. Je l'ai prise d'un air assuré, et, là, je l'ai remerciée comme je pouvais, sans fioritures, lui faisant comprendre que je consommerais ce soir, avant de commencer à bosser. Elle n'a pas répondu, préférant reprendre cet air concentré qui la quittait rarement, alors, j'ai abandonné. J'ai prétexté un métro à prendre, pour aller travailler, justement, et j'ai marmonné un rapide au revoir. Je me suis ensuite dépêché de tourner les talons, un peu confus.
Il faut dire qu'on était rarement à l'aise en parlant avec Marie. Elle avait une apparence assez commune, de loin : plutôt grande, assez fine, des cheveux bruns, un nez fin. Elle était plutôt jolie, en fait, mais sans plus. Ses vêtements étaient habituellement un peu décalés, juste assez pour qu'on pose son regard sur elle : je ne l'ai jamais vue avec un pantalon. Elle devait avoir plus d'une dizaine de jupes, dont certaines étaient d'un style complètement différent de celui des autres filles, mais elle les portait bien. Et puis, il y avait ce sac. Toujours le même. Il était en cuir noir, assez petit par rapport à ceux que nous trimballions tous. Je me souviens de ce qui m'avait marqué : j'avais l'impression que son sac ne pouvait être ouvert sans que l'on défasse cinq ou six boucles au moins, mais pourtant, elle l'ouvrait toujours d'un geste, simple et désinvolte.
Enfin, ce qui distinguait tant Marie des autres, ce n'était pas tant son apparence, mais plutôt ses attitudes, posées et distantes. Je ne me souviens pas l'avoir vue en colère, même lorsque nous étions ensemble. Non, elle était toujours à part, elle nous considérait tous comme des éléments du monde dans lequel elle vivait, nous faisions partie de son environnement, mais c'était comme si nous n'avions pas d'importance. Nous devions être un troupeau pour elle. Oh, elle ne traitait jamais personne avec mépris ou arrogance, mais, peut être sans le vouloir, elle nous faisait comprendre qu'elle était différente, ou, plutôt, que nous étions différents d'elle. C'était comme si elle nous acceptait autour d'elle, qu'elle voulait bien parler avec nous, mais que, quoi qu'il arrive, il y aurait toujours un écart entre nous.
D'ailleurs, Marie ne parlait jamais d'elle. Je savais juste qu'elle vivait seule, comme beaucoup d'entre nous, dans un petit studio, et que celui-ci était au-dessus d'un restaurant de luxe. J'avais aussi fini par comprendre, aux petits sourires qu'elle avait parfois lorsque nous évoquions nos années lycée, qu'elle avait eu une scolarité atypique. En fait, j'ai appris bien plus tard qu'elle avait fait tout son enseignement secondaire avec des professeurs particuliers, ou par correspondance, même si je n'ai jamais appris pourquoi. Mais de sa famille, des amis qu'elle avait eu, de ses passions, rien. Jamais. Elle répondait à nos rares questions par un petit sourire accompagné d'un haussement d'épaules, et changeait de sujet, parlant d'un de nos derniers cours ou des partiels à venir. D'ailleurs, elle ne nous posait pas de questions non plus. Ce qui était compréhensible si l'on suit la logique qu'elle semblait avoir. Nous faisions partie de son environnement, c'est à dire que nous étions là parfois, et que quand nous étions là, nous pouvions aisément communiquer ensemble. Mais nous n'avions pas de réels liens.
Justement, je ne sais pas avec qui Marie pouvait bien avoir un réel lien d'amitié. Personne à la fac, en tout cas, j'en suis presque sûr. C'est comme si elle n'avait pas besoin d'affection et de reconnaissance, comme si elle se suffisait à elle même. Ce côté d'elle m'a toujours un peu agacé, je l'avoue, je le prenais pour de l'égocentrisme, de l'égoïsme et de la vanité, mais j'étais peut être juste jaloux de son indépendance. Même lorsque nous sommes sortis ensemble, elle ne m'a jamais dit « Je t'aime » ni manifesté le moindre véritable signe d'affection, d'ailleurs. C'était un peu déroutant, mais à l'époque, je m'en fichais. Je la croyais à moi, rien qu'à moi, parce que j'étais officiellement celui qui était avec elle. J'étais celui qui la touchait, celui qui pouvait passer ses nuits avec elle. Je pouvais la contempler des heures durant sans que cela ne paraisse incongru. Intérieurement, j'aurais pu rager de cette distance qui nous séparait, et que je n'ai jamais réussi à raccourcir, mais ça m'était égal. J'étais avec elle, ça me suffisait.
Au fur et à mesure que je parle, quelques souvenirs me reviennent en tête : la première fois qu'elle m'a embrassé, nos premières conversations, la première soirée qu'on a passé ensemble. Je l'avais invitée à voire une pièce au théâtre. Je sais qu'à notre âge (nous n'avions pas vingt ans), ce genre de sortie pour un premier rendez-vous peut paraître désuet, mais parmi le peu d'informations que j'avais pu glaner sur ses goûts, j'avais appris qu'elle aimait le théâtre. Et ça tombait bien, je ne détestais pas. Alors, quand j'ai vu que la fac vendait des places pour une pièce, j'ai sauté sur l'occasion. Et, dès le lendemain, alors qu'elle fumait sa cigarette habituelle, à la pause de l'après-midi, je me suis approché et je lui ai proposé, feignant l'indifférence d'une conversation banale. Elle avait accepté sans paraître particulièrement heureuse, avec un détachement qui me troublait encore plus. Les jours qui avaient suivi, elle n'était pas beaucoup venue en cours, ou, lorsque nous étions venus, nous nous étions peu croisés, juste le temps de se donner rendez-vous devant le théâtre. Ma tension augmentait peu à peu, j'avais peur de faire un faux pas, je ne voulais pas rater mes chances avec elle, et puis, est-ce que je lui plaisais ?
La pièce commençait à vingt heures, j'étais arrivé avec un quart d'heure d'avance, m'attendant à devoir faire les cent pas devant les entrées, mais elle était déjà là. Assise sur un banc, à quelques dizaines de mètres du théâtre, elle lisait un livre, toujours avec son air concentré. Je me suis demandé si je pouvais me permettre d'aller la déranger, mais, après cinq minutes à l'observer tourner les pages, je n'en pouvais plus et je m'étais dirigé vers elle, m'efforçant de cacher ma nervosité. Elle n'avait pas relevé la tête à mon approche, et j'avais du racler ma gorge pour qu'elle me remarque. C'est alors qu'elle avait fermé son livre sans prendre le soin de placer un marque-pages, qu'elle l'avait rangé dans son éternel sac à boucles, et qu'elle s'était levée, un léger sourire aux lèvres. Elle avait l'air un peu plus disponible, un peu moins intouchable qu'en journée, alors j'avais tenté ma chance.
« Qu'est-ce que tu lis ? »
« Kafka, Le Procès. Cet éditeur n'a pas du comprendre le message de l'auteur mais c'était le moins cher. »
J'avais marqué un temps d'arrêt.
« Qu'est-ce qui tu veux dire par là ? »
« Je n'aurais pas placé les chapitres dans cet ordre. »
J'étais resté immobile, considérant avec attention sa dernière réplique. J'avais lu Kafka, une fois, pendant mes années lycée, et je n'avais pas du tout aimé. L'expression de l'auteur m'avait dérangé. Cependant, j'avais entendu parler du Procès et je saisissais à peu près de quoi elle voulait parler. J'avais hoché la tête avec l'air de celui qui a parfaitement compris, mais elle m'avait répondu par un de ses petits sourires désarmants, qui semblait vouloir me dire qu'elle savait que j'étais à côté. Tant pis. Tentant de me rattraper et voulant combler le blanc, je lui avait montré le théâtre :
« Tu veux qu'on y aille maintenant ? »
Elle avait acquiescé et nous nous étions très vite retrouvés dans la salle. Elle était loin d'être pleine, mais il y régnait un léger brouhaha, aussi nous devions élever un peu la voix pour nous entendre, ou alors nous rapprocher. J'avais choisi la seconde option et la discussion avait tourné sur les cours, les examens qui approchaient, la fréquence de nos révisions, nos camarades. Elle avait paru amusée par les anecdotes que je lui racontai, au sujet de sorties auxquelles elle avait refusé de participer. Il faut dire qu'elle acceptait rarement de participer aux soirées, même plus tard, lorsque nous étions ensemble et qu'elle aurait pu avoir une raison de plus pour s'y joindre. Cela dit, même si elle était rarement avec nous, elle semblait parfois comprendre mieux que moi le comportement de l'un ou le sens des paroles d'un autre. Lorsque je lui fit remarquer, elle secoua la tête et me répondit qu'un minimum d'observation suffisait pour arriver à ses conclusions.
La pièce commença, elle était bien jouée, intéressante, mais pas suffisamment fascinante pour détourner toute ma conscience des questions que je me posais au sujet de ma voisine. Cette dernière, par contre, n'avait pas lâché un instant la scène des yeux, les mains sereinement posées sur les accoudoirs, sans aucun signe de tension ou de nervosité. Lorsque j'avais posé ma propre main sur la sienne, elle n'avait pas cillé, ne montrant aucun signe d'approbation ou de rejet, et je m'en étais senti d'autant plus troublé. Par le passé, je m'étais déjà fait repousser par des filles, mais en général, le message était clair. Alors que là, je ne savais que penser... Une heure et demi avait passé, et, enfin, le rideau avait fini par se baisser. Je n'avais pas bougé ma main, sauf pour applaudir, et elle n'avait toujours pas tourné son visage vers moi. Lorsqu'elle le fit, il était éclairé par un sourire bienveillant, comme celui que les adultes font aux enfants qui lisent maladroitement une affiche. En sortant, nous avions fait quelques commentaires de nature banale sur la pièce, le choix des comédiens, les déplacements, les autres mises en scènes possibles, et j'avais de nouveau pris sa main, toujours sans réaction notable.
Je m'étais proposé de la raccompagner, mais elle avait refusé, alors nous devions nous quitter au coin d'une rue, exactement devant le dentiste où j'allais habituellement. D'ordinaire, je n'accorde aucun crédit aux intuitions et croyances de bonne femme, mais là, j'y voyais un mauvais présage. Elle avait du sentir ma tension augmenter, car, un peu avant d'arriver au point fatidique, elle me jeta un regard légèrement amusé, comme si elle était curieuse de voir ce que j'allais faire, en spectatrice, si j'allais l'embrasser ou non. Et, quelques pas après, nous y étions arrivés. Ce n'a pas été terrible, je n'ai pas explosé de nervosité, parce qu' étrangement, son sourire avait chassé mes doutes. Au moment de lui dire au revoir, j'ai juste posé mes lèvres sur les siennes, en lâchant sa main en même temps. Et puis, quand je m'étais écarté, j'avais lancé une phrase que j'ai oublié maintenant, mais je suppose que j'avais du proposer qu'on se revoit. Elle avait du répondre par l'affirmative, et elle avait encore sourit, tranquillement, comme si elle était professeur et que j'étais un élève venant de réussir correctement, mais sans éclat, une interrogation orale. Et puis, elle avait tourné le dos, et s'était éloignée, toujours avec la même nonchalance.
Des années plus tard, je me dit que nous devions former un couple étrange. Nous ne parlions que rarement devant les autres, elle n'était pas plus à côté de moi dans l'amphithéâtre qu'avant, et, s'il nous arrivait parfois d'arriver en même temps parce que nous avions passé la nuit ensemble, nous nous séparions à l'entrée de la fac, moi pour rejoindre nos amis, elle pour aller fumer seule, un peu à l'écart. Je parlais peu d'elle aux autres, mais ils voyaient bien que j'en étais dingue. Comme ils devaient avoir conscience que je n'étais probablement pas grand chose pour elle, mais ils ne m'en firent jamais la remarque. Comme je l'ai dit, ça m'était égal, en fait.
Je crois que c'est elle qui a mis fin à notre relation, mais je ne sais plus exactement quels mots elle a utilisé. Je me rappelle juste qu'elle est venue me parler à la fin d'un cours particulièrement ennuyeux pendant lequel j'avais failli m'endormir, et aussi que c'était probablement l'une des plus longues conversations que nous ayons eues, ou, du moins, l'une des plus sérieuses. Après notre rupture, je suis resté une ou deux semaines un peu hagard, pas vraiment malheureux, mais un peu perdu. J'avais eu l'habitude de la voir souvent non loin de moi, de pouvoir admirer sa nonchalance et l'élégance avec laquelle elle se détachait de tout. Et, tout à coup, je redevenais un élément du décor. Non pas que j'en ai été détaché durant la période pendant laquelle nous étions un couple, mais j'avais eu l'impression, par moments, d'effleurer la barrière qui nous séparait.
Une semaine après, elle a changé de sac.
Bulle.
22 Janvier 2009
27 février 2009
Existences, 1 - Les Anges
Les journées précédentes avaient été éreintantes, je sortais d'une nuit de garde et me maintenais un état morose depuis quelques heures. J'étais dans le bus, celui qui permet de revenir de la zone commerciale, une fin d'après-midi ensoleillée. Le bus en question était... Bondé. J'observai ceux qui m'entouraient, un peu avide de rencontrer mon prochain sujet, quand ils m'ont tapé dans l'œil, d'une manière particulièrement soudaine. Non, je crois que c'est elle qui a attiré mon regard en premier. Ses cheveux blonds très fins, sa silhouette un peu fragile, son visage délicat... Elle était très jolie, en fait. Je n'ai pas su évaluer son âge, elle devait avoir entre treize et quinze ans. Ses yeux étaient sérieux mais sans gravité, elle avait juste un regard dont la maturité contrastait avec son apparence de jeune adolescente.
Ses mouvements étaient vifs mais paraissaient maitrisés, empreints d'une douceur et d'une sérénité qui m'impressionnait. Comment pouvait-elle, petit bout de femme, dégager autant d'harmonie ? Elle avait un petit sourire au lèvres, celui que l'on poserait sur la bouche d'une femme qui a longuement observé le monde avant de déclarer que finalement, il n'était pas si dangereux que ça et qu'il méritait qu'on se donne la peine d'y vivre pleinement. Je me suis demandée pourquoi je semblait être la seule qui recevait sa luminosité, car c'est l'un des mots qui lui allait le mieux. Elle dégageait littéralement de la lumière, par ondes régulières et apaisantes.
Celui qui l'accompagnait était différent. Il était assis, serré contre elle, sur une de ces places prévues pour environ une personne et demi. Plus râblé, moins harmonieux, il avait cependant une apparence intéressante : son regard, notamment, semblait ne jamais s'arrêter. Il laissait, de manière presque folle, ses yeux un peu suspicieux passer rapidement sur tous ceux qui les entouraient. Parfois, ils s'attardaient un peu plus longtemps sur quelqu'un, mais c'était rare, et de toute façon, ses yeux revenaient toujours très rapidement à ce qui semblait les nourrir : la demoiselle. Il la regardait avec un mélange d'admiration profonde et d'émerveillement, comme si elle était l'ange qui lui avait permis de survivre à une blessure grave. L'adoration qu'il avait l'air d'éprouver brillait presque autant qu'elle.
Je crois que c'est pour cela, en fait, qu'ils m'avaient littéralement sauté aux yeux. J'ignorais si elle avait conscience de la flamme qui brillait dans ses yeux à lui, mais elle n'avait pas l'air d'y réagir, par habitude, peut être. Non, ils conversaient tranquillement sur un rythme plutôt lent, lâchant un mot ou une phrase inaudible de temps en temps, elle douce et sereine, lui contenant sa passion. Passion qui semblait être d'une pureté à la hauteur de celle de son objet.
Je les ai détaillés un peu plus longuement – le trajet de cette ligne de bus a l'avantage d'être particulièrement long. J'ai remarqué, au bout de quelques minutes, que parfois, leurs mouvements semblaient s'accorder l'espace d'une seconde, comme s'ils se rapprochaient imperceptiblement. Ils s'harmonisaient tout à coup, semblant soudainement encore plus lumineux, puis l'ambiance du bus bruyant reprenait ses aises et la magie retombait, ils se remettaient alors à agir comme auparavant, elle replaçant à intervalles réguliers ses cheveux blonds derrière son oreille, lui jetant des coups d'œil furtifs à son environnement avant de reporter son regard sur elle... Ce manège durait jusqu'au prochain instant d'harmonie parfaite, instant que je me suis mise à guetter un peu plus à chaque fois. Ils me fascinaient toujours plus, je n'avais plus envie d'arriver à destination, je voulais juste les observer encore et encore, comme pour me nourrir de la douce ambiance qu'ils dégageaient.
Une fois, j'ai croisé son regard méfiant. Il a du vite comprendre que je les observais, et, contrairement à mes attentes, il n'a pas paru agacé, ni gêné. Non, il s'est contenté d'un sourire de plaisir, comme pour me signaler que oui, il était heureux. De toute façon, quand bien même je leur aurait adressé la parole, je n'aurais pas posé cette question, la réponse était trop évidente et trop personnelle. J'ai répondu à son sourire, et ce contact a semblé illuminer ma journée. Le bus était sur le point de s'immobiliser au terminus, les passagers commençaient à s'agiter, ma lassitude s'était peu à peu évaporée, remplacée par la sérénité et la plénitude qu'il venait de finir de me communiquer.
A l'ouverture des portes, ils sont sortis très vite, et, en les cherchant après être moi aussi descendue, je ne les ai pas retrouvés. Peut être avaient-ils soudain quitté leur quiétude pour s'agiter, pris par un retard quelconque ? Le soir encore, l'impression qu'ils m'avaient laissée trainait dans mon esprit. C'est à ce moment qu'une question étrange avait traversé mes pensées. Avais-je croisé deux anges en voyage sur terre ?
Juillet 2008
Bulle.
18 Février 2009
Jets d'encre.
La mine du stylo se pose, lascive, sur la feuille quadrillée. Elle semble hésiter, trace quelques lettres, s'arrête, puis continue avec douceur. Jeune fille en fleur, elle réfléchit avant de tracer, supprime parfois des mots sans pouvoir les effacer, juste en les barrant furtivement, laissant ainsi la trace de ses erreurs. Puis elle reprend son écriture dans un rythme de plus en plus effréné, la main qui tient le stylo tremble presque. Le stylo aurait pu être une plume, la calligraphie en aurait été plus élégante, plus harmonieuse.
Les mots, puis les phrases s'alignent les uns derrière les autres, remplissant ainsi la feuille de l'encre bleue. La main ralentit soudain, se pose, lâche le stylo, puis le rattrape pour continuer. On a tourné la page. Que raconte-t-on là ? Une histoire ? Un début ? Une fin ? Un message. Il n'y a pas de spectateurs, juste trois acteurs et leur scène qui gardera trace de ces précieuses minutes.
La lettre s'arrête soudain, après un mot d'affection et une signature stylisée.
Le message sera relu, corrigé, mais ne sera jamais mis au propre. Il sera précautionneusement glissé dans une enveloppe timbrée, qui sera déposée, aux alentours de sept heures, dans une de ces boîtes au lettres jaunes. Et, quelques heures plus tard, arrivée à destination, on l'ouvrira pour en extraire le message.
Le lecteur dépliera avec soin la feuille et, dès qu'il lira les premières lignes, ses yeux s'embueront. Au fur et à mesure que son regard parcourera les phrases, il deviendra de plus en plus trouble, et sera analysé par le spectateur comme représentant à la fois l'incompréhension, la peur et la détresse. A travers les fioritures et les ratures, il tentera de percer le mystère qui viendra de se créer mais il comprendra vite que rien ne lui sera dévoilé ainsi. Lorsqu'il aura fini la lettre, le lecteur la posera sur une table, s'assiéra face à elle, posera ses coudes dessus, placera sa tête entre ses mains et pleurera.
31 Octobre 2008.
28 février 2009
6h13
Elle observe d'un œil critique ses joues toujours rouges, et croise son propre regard dans le miroir. Elle observe ses cernes grises et se demande si, un jour, elles disparaîtront complètement. Après avoir lancé un léger soupir, elle laisse ses yeux descendre, parcourir son corps encore humide de l'eau chaude dans laquelle elle aurait pu essayer de se noyer. Ses doigts parcourent une fine cicatrice, sur le ventre, lui arrachant un frisson dû au souvenir qu'elle évoque. Sa main remonte, effleure une des plaques de peau abîmée, juste au dessus de la poitrine. Là aussi, les rougeurs sont persistantes, et elle ne peut donner le froid pour cause. Nouveau frisson. La jeune fille remonte son regard pour s'observer à nouveau dans le miroir, et elle reste un instant immobile face à ses yeux graves et ce nez légèrement froncé. Une mèche de cheveux goutte un peu dans son cou, mais elle n'y prête aucune attention. Le regard descend encore, et ses mains se mettent à trembler, mais cette fois, c'est bien à cause du manque de chaleur. Désemparée et quelque peu perdue, elle resserre le peignoir autour de son maigre corps, se rendant encore une fois compte de tout le poids qu'elle a pu perdre au cours des derniers mois. Soupir.
La voix lointaine de la radio lui rappelle que le temps avance, et que, malgré elle, il va falloir qu'elle s'habille et s'apprête à sortir. Ses mains se remettent à trembler, elle serre les poings, faisant légèrement blanchir les jointures de ses phalanges. Ses yeux menacent de laisser sortir une larme, mais elle la retient et relève la tête. Non, elle n'a plus le droit de se laisser aller. Alors, avec des gestes hésitants, elle tend les mains vers ses sous-vêtements et commence lentement à s'habiller. De légers frissons, réguliers, continuent de parcourir son corps mais elle n'y prête pas attention, sachant par expérience qu'ils s'estomperont au fur et à mesure que la nuit s'éloignera. Son regard se fait plus dur lorsqu'elle commence à brosser ses cheveux, songeant intérieurement qu'ils sont vraiment trop longs et qu'il va devenir urgent de les couper. La radio, dans l'autre pièce, continue de sortir ses sons trop peu intelligibles pour qu'elle y prête attention. Elle relève la tête, se demande un instant comment se composer un visage ne reflétant pas trop la nuit blanche qu'elle a manqué de peu, et finit par hausser les épaules. Elle n'a pas envie de s'arranger ce matin, elle ne se maquillera pas, que les remarques sur son teint grisâtre et ses cernes aillent au diable...
Elle descend avaler quelques aliments indéfinis dont le goût lui paraît fade et insipide. En réalité, elle a envie de vomir, mais elle sait aussi que dans l'état où elle est, si elle ne se force pas à manger, elle prend le risque de faire un malaise avant le repas de midi, et que s'évanouir encore une fois en cours provoquera une vague d'inquiétudes et de questions qu'elle ne pourra supporter.
Lorsqu'elle estime avoir assez mangé pour rester debout toute la matinée, elle jette un coup d'œil à l'horloge murale, se rend compte qu'elle risque de rater son bus, soupire et se dépêche d'aller se brosser les dents. Une partie d'elle même tente de la sortir de sa léthargie, puisqu'il faudrait qu'elle se secoue, qu'elle tente de se motiver, qu'elle essaie au moins de s'intéresser à l'environnement extérieur. Elle attrape son sac, se souvient qu'elle ne l'a pas préparé hier soir, donc qu'elle risque d'avoir oublié un livre ou un cahier, prend la peine de l'ouvrir pour en sortir tout ce qu'elle juge superflu, histoire d'alléger un peu le poids qu'elle aura à porter.
Et puis, elle sort rapidement, sans jeter un regard sur sa chambre en désordre, un désordre d'une ampleur qu'elle n'avait pas connue depuis l'été. Tant pis. Si elle se dépêche, elle aura peut être son bus, et alors, elle n'aura pas à marcher. La journée sera éreintante, comme les précédentes et les suivantes. Pourquoi s'est-elle levée, d'ailleurs ? Pourquoi ne pas prétexter un état grippal, une angine ou autre chose ? Non, si elle fait ça, elle ne rattrapera pas ses cours, elle le sait pertinemment. Déjà qu'ils sont dans un état déplorable par rapport à d'habitude, depuis près d'un mois... Il lui est nécessaire, au moins, de venir en classe, même si elle n'y écrit pas grand chose et qu'elle a l'impression que les professeurs parlent dans un micro de mauvaise qualité. Non, elle secouera sa tête, se forcera à l'extirper de ses bras un peu de temps en temps, affichera un sourire adapté aux circonstances, afin de faire illusion et d'éviter de se faire trop questionner. Oui, elle est fatiguée, encore, 'comme tout le monde', ou alors c'est le stress du DS de maths. Ah, oui, c'est vrai, elle a un DS de maths aujourd'hui... Que, bien entendu, elle n'a pas révisé. Elle hausse les épaules. Si elle se plante, ça ne fera qu'un de plus. Dernier soupir, ça va bientôt sonner. Alors, elle se lève, les jambes lourdes et l'impression d'avoir un poids sur les épaules, et elle traîne ses pieds jusqu'en cours, se concentrant pour afficher une expression correcte.
Décembre 2008
Partenaire particulier
Je suis un être à la recherche
Non pas de la vérité
Mais simplement d'une aventure
Qui sorte un peu de la banalité
Margaux détacha ses cheveux bruns. Elle les attachait souvent pour travailler, parce qu'elle ne supportait pas d'avoir des mèches dans les yeux, mais là, elle pouvait se permettre de les laisser libres. La jeune femme se sourit à elle même dans la vitre en face d'elle, puis reporta son attention sur le chocolat chaud qu'un serveur venait juste de lui apporter. Il était encore brulant et elle les aimait tièdes, quand ils ne risquaient plus de lui brûler la langue. Tant pis, elle attendrait quelques minutes...
A ses pieds, son sac de cours s'appuyait sur ses tibias : il était un peu trop petit pour un des livres qui dépassait, un ouvrage rempli d'annales de grand concours. La jeune femme soupira : les concours en question approchaient, et plus ils se rapprochaient, plus l'ennui l'emplissait. Elle ne s'amusait plus en cours, ses camarades l'ennuyaient, ils étaient trop penchés sur leurs livres, et la partie de la classe qui ne passait pas son temps à travailler était brouillée avec elle depuis un moment pour des raisons stupides. Non, elle avait envie de s'amuser, un peu, de sortir de sa monotonie...
J'en ai assez de ce carcan
Qui m'enferme dans toutes ses règles
Ils me disent de rester dans la norme
Mais l'on finit parfois par s'y ennuyer...
Margaux jeta un coup d'œil à sa montre. A cette heure-ci, elle aurait du être en kholle. Tant pis, elle avait en toute connaissance de cause quitté le lycée assez tard, s'efforçant de ne pas croiser les regards de ses camarades les plus proches. Elle n'avait pas envie, tout simplement. Elle était déjà passée l'année précédente avec ce prof, et savait qu'il allait lui demander la démonstration la plus complexe de son cours... Qu'elle n'avait pas travaillée du tout. Autre chose à faire. Ces derniers jours, au lieu de s'exercer en maths, en physique ou autre, elle avait lu. Et encore, elle n'avait même pas touché aux livres au programme, non, elle s'était enfoncée dans des magazines destinés aux ados françaises les plus stupides. Elle s'était imprégnée de conseils beauté inintéressants, du courrier de lectrices toutes plus superficielles les unes que les autres, des derniers potins de la jet-set hollywoodienne. Elle avait révisé ses classiques en lisant avec attention toutes les inepties que ceux qui se prenaient pour des journalistes pouvaient écrire sur le sexe quand ils s'adressaient à des demoiselles de quinze ans, ainsi que les derniers films en vogue. D'ailleurs, ça faisait longtemps qu'elle n'était pas allée au cinéma... Un an et demi. Et si elle y allait, ce soir ?
Alors je cherche et je trouverai
Cette fille qui me manque tant
Alors je cherche et je trouverai
Cette fille qui me tente tant
Qui me tente tant...
Un bruit la tira de ses pensées. Quelqu'un venait d'entrer dans le café, Margaux se tourna vers lui par réflexe. Un jeune homme, la vingtaine. D'ici, il lui paraissait fatigué, mais il marchait de façon un peu sautillante, démarche curieuse dans cette ambiance de début de soirée. La jeune femme sourit et croisa son regard par hasard. Il lui rendit son sourire, et elle lui indiqua d'un signe qu'il était libre de s'asseoir à sa table si il le souhaitait. C'était bien la première fois qu'elle faisait ça, elle d'habitude un peu timide avec les garçons qu'elle ne connaissait pas, mais là, elle avait envie de prendre une initiative, un peu, de faire quelque chose qui la sortait de l'ordinaire et de ses habitudes trop stables.
Il vint à sa table, après avoir commandé une bière au comptoir. De plus près, elle se rendit compte qu'il avait un physique agréable, quoique un peu déséquilibré : en effet, il se tenait bizarrement, un peu penché sur la gauche, comme si il avait un buste asymétrique. Des cheveux châtain lui tombaient un peu sur les yeux, et, ajoutés à la longue et étroite écharpe à peine enroulée autour de son cou, ils lui donnaient un petit air de poète rêveur. Margaux lui sourit de nouveau, il s'assit un peu maladroitement. Elle posa ses mains à plat sur la table. En fait, comme elle n'avait jamais abordé personne de cette manière, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle pouvait bien dire ou faire maintenant.
Partenaire particulier
Cherche partenaire particulière
Débloquée, pas trop timide
Et une bonne dose de savoir faire
Savoir faire...
« Je m'appelle Sébastien. »
La jeune femme entrouvrit les lèvres, surprise. D'ailleurs, en quoi était-il surprenant qu'il sache parler ? Non, c'était réellement sans raison valable, mais elle était surprise de sa phrase, de la simplicité avec laquelle il engageait la conversation. Elle se racla la gorge.
« Moi, c'est Margaux. »
Il hocha la tête d'un air encourageant, le serveur vint lui apporter sa bière, il serra ses doigts autour, comme pour la réchauffer. Elle se rendit compte à cet instant que son chocolat chaud avait du tiédir et le porta à sa bouche pour vérifier. Il était à la température idéale. Elle en but une ou deux gorgées avant de reposer la tasse sur la table, et il prit de nouveau la parole.
« Tu m'as proposée de venir à ta table parce que tu voulais me parler, je suppose ? Ou alors, tu avais juste envie que quelqu'un se mette entre toi et le bonhomme là bas ? Je peux comprendre, c'est vrai qu'il est un peu inquiétant, mais je t'assure qu'il n'est pas dangereux. Ou alors, dernière possibilité, tu ne m'as jamais fait signe de venir à ta table, je l'ai imaginé parce que mon subconscient voulait que j'aille m'asseoir avec toi, et puis, si ça se trouve, tu n'existes pas, moi non plus, et alors le problème est réglé. »
Margaux éclata de rire, encore plus surprise par sa spontanéité. Au passage, elle remarqua qu'il avait de beaux yeux. Elle répondit joyeusement, motivée par le ton enjoué utilisé par son interlocuteur :
« Je t'ai bien fait un signe, quant à savoir si nous existons, c'est un autre problème, mais tu m'excuseras, je n'ai aucune envie d'y réfléchir maintenant. Je voulais te parler, oui... »
Il lui fit un clin d'oeil :
« Et bien parlons. Qu'est-ce tu fais ici ? Je ne t'ai jamais vue. Tu es en voyage, peut être ? Tu viens d'où ? »
Vous comprendrez que de tels péchés
Parfois sont difficiles à avouer
Ils sont autour de moi si fragiles
Ce n'est pas parmi eux que je trouverai
Margaux but une nouvelle gorgée de chocolat, cherchant comment elle allait répondre à toutes ces questions d'un coup. Elle prit une inspiration et commença, une partie d'elle se demandant pourquoi elle était sur le point de se mettre à débiter sa vie :
« C'est bien la première fois que je viens... Je vis juste à côté d'ici, dans le foyer pour étudiants... Depuis près d'un an et demi. »
L'air intéressé, Sébastien pencha la tête :
« Tu vas à la fac ? »
Margaux serra les lèvres. Elle pouvait dire oui et lui laisser croire qu'elle était une étudiante branchée, qui avait ses journées libres pour d'éventuelles sorties, ou alors lui dire la vérité maintenant. Oui, après tout, qu'est-ce qu'elle en avait à faire de ce qu'il pensait ? Elle le connaissait depuis moins de cinq minutes, peu lui importait l'opinion qu'il pouvait bien se faire d'elle ! Avec un petit sourire, qu'elle força un peu au début, la jeune femme répondit :
« Non, je suis en prépa. Scientifique. »
Sébastien eut un léger mouvement de recul, sans doute du à la surprise. Mais, plutôt que de poser une des questions dont elle avait l'habitude, concernant son éloignement du 'monde réel', il hocha la tête d'un air pensif. Après quoi, il demanda tranquillement :
« Et tu t'amuses bien ? »
Margaux fronça les sourcils. Il se moquait d'elle ?
« Comment ça ? »
« Bah, je suppose que tu aimes les maths, puisque ça fait un an et demi que tu en manges toute la journée. Mais tu t'y amuses ? Tu es entourée de futurs ingénieurs passionnants ? Ou alors vous vous tirez tous dans les pattes ? Vous faites le bordel en cours ? »
La jeune femme secoua la tête. Décidément, il avait de ces questions... Un peu décalées, mais n'était-ce pas ce qu'elle était en train de se demander, si elle s'amusait ? Elle se racla encore la gorge après une nouvelle gorgée, puis répondit :
« A vrai dire, pas tant que ça. Les autres travaillent pas mal, et ils sont passionnants sur leur centres d'intérêt. Ils le sont moins quand on les en sort. »
Il eut un sourire.
« Et tu ne partages pas leurs centres d'intérêt. »
« Si, en partie. »
Je dois trouver de nouveaux horizons
Mais je finis parfois par tourner en rond
Margaux resta silencieuse. Son portable était en train de vibrer. Un message de sa voisine de classe, elle s'inquiétait. Avec un soupir, elle lui répondit rapidement et rangea l'appareil dans sa poche, puis elle posa ses coudes sur la table, souriant encore à son interlocuteur. Elle semblait l'intéresser, c'était bon signe. Qui sait, ils garderaient peut être contact ? Voyant qu'il attendait qu'elle soit plus précise, elle continua sur sa lancée :
« Mais parfois, j'ai besoin de changer un peu de paysage. Je décroche un peu en ce moment, tout m'agace... »
« La pression ? »
La jeune femme sourit.
« Pas vraiment. J'ai parmi les meilleurs résultats de ma classe, et ce sans vraiment forcer. Non, je commence à m'ennuyer... »
Alors je cherche et je trouverai
Cette fille qui me manque tant
Alors je cherche et je trouverai
Cette fille qui me tente tant
Qui me tente tant...
Il éclata de rire.
« C'est la meilleure ! Enfin, je comprends ce que tu ressens. J'ai abandonné l'université cette année, pour travailler avec mon père. C'est bien plus intéressant, je rencontre des gens, et j'apprends tout un tas de choses passionnantes. »
Tiens, voilà qu'il se mettait à parler de lui. Pourquoi pas. Margaux finit son chocolat en quelques gorgées, puis réfléchit un instant à ce qu'il disait, tout en se demandant quelle profession fascinante pouvait bien exercer son père. Peintre, dresseur d'ours, cinéaste, photographe, astronome ? Elle hésita un instant à le lui demander, puis décida d'attendre un peu, comme ça, pour préserver le suspens et prolonger le moment qu'ils passaient ensemble.
Partenaire particulier
Cherche partenaire particulière
Débloquée, pas trop timide
Et une bonne dose de savoir faire
Savoir faire...
La conversation continua pendant une bonne heure, heure durant laquelle un autre camarade de classe de Margaux l'appela, elle ne répondit pas. Pour une fois, elle voulait se laisser le droit de s'amuser un peu, d'oublier les concours qui se rapprochaient, de laisser de côté les cours, les exercices et les professeurs. Qu'ils aillent tous au diable... Non, cette soirée, elle voulait la passer avec Sébastien, elle se l'offrait, rien ne pourrait lui faire plus de bien. Elle prenait plaisir à l'écouter lui raconter les rencontres passionnantes qu'il faisait, les découvertes qui le taraudaient, l'épanouissement que sa vie lui permettait d'accomplir. Et elle, elle se mettait à rêver d'avoir, plus tard, un métier qui lui donne la même impression... Dire qu'il avait son âge, à peu de choses près, et qu'il avait déjà déniché la place qui lui allait et qui le rendait heureux, alors qu'elle avait l'impression de perdre son temps à prendre des notes dans une petite salle de classe...
Ils finirent par se lever, avec l'intention de passer la nuit dans le foyer d'étudiants de Margaux. Elle n'avait normalement pas le droit de faire entrer des personnes extérieures la nuit, mais elle n'en avait plus rien à faire, du moins pour ce soir... Tout à son contentement, elle ne se rendit pas compte qu'ils n'avaient pas payé. Alors qu'il lui ouvrait la porte, elle osa lui demander :
« Au fait, qu'est-ce qu'il fait, ton père ? »
« Tu n'avais pas deviné ? Il tient le bar dont nous sortons. »
27 février 2009
02 mars 2009
Clément - Partie 1
Clément était doué.
C'est l'un des mots qui le définissait le mieux. Il avait du talent, un talent fascinant dont on sentait qu'il n'était pas encore à son apogée, un don qui s'épanouissait continuellement. Je l'admirais - je n'étais pas la seule, d'ailleurs. Il n'avait pas beaucoup d'amis, mais beaucoup admiraient ses œuvres. Moi qui traînait souvent autour du centre ville, je l'apercevais régulièrement, presque tous les jours : il s'exprimait. On eut dit, parfois, un démon, agité de façon frénétique, au fur et à mesure que l'inspiration lui venait ; à d'autres moments, il faisait davantage penser à un bel ange, dont la sérénité vous marquait pour la journée.
Un attroupement était souvent formé autour de lui, on l'observait en silence. Lui, il ne faisait attention à personne : sa boîte de craies était posée à côté de lui, et il les frottait continuellement par terre, pendant des heures, avec un acharnement qui aurait fait pâlir d'envie ses professeurs ; car je connaissais sa réputation en tant qu'élève. Il n'était pas de ceux qui perturbaient le cours, non, et il ne s'amusait pas non plus à ne rien faire : il essayait. Je l'ai vu, nous avons été, un an, dans la même classe : je l'ai vu de nombreuses fois commencer à copier le cours avec concentration, puis, à un instant (instant que je guettais avec une excitation croissante), il s'arrêtait brusquement, son stylo à quelques centimètres de la feuille, les yeux dans le vague. Il restait alors interdit quelques secondes, puis se mettait à crayonner frénétiquement sur le premier support qui lui venait : en l'occurrence, son cours, ou son devoir. Une fois où j'étais assise à côté de lui, je vis qu'il mettait en croquis ce qu'il dessinerait le soir, et cette habitude ne plaisait pas beaucoup au personnel du collège : il était régulièrement convoqué chez le principal, souvent avec l'assistante sociale. Ni l'un ni l'autre ne semblait comprendre ce qui arrivait à ce pauvre enfant : hyperactivité, autisme, et d'autres noms étranges furent prononcés à cette époque, mais personne ne fit de diagnostique satisfaisant.
Son problème ? Il dessinait. En permanence, dans sa tête, sur des feuilles, ou, ce qu'il semblait préférer, sur le sol. Ses boîtes de craies ne le quittaient jamais, et ce n'est pas faute des professeurs d'avoir tenté de lui confisquer... Je crois que s'il y avait pensé, il aurait proposé qu'on l'éviscère avec ses craies plutôt qu'on les lui enlève. Mais si l'on ne peut comprendre son attachement, il est au moins possible d'en profiter : c'est ainsi que me vint l'habitude de le suivre, tous les soirs, après les cours, pour aller jeter un œil à ses créations. Il choisissait un lieu, trottoir ou rue piétonne (je ne l'ai jamais vu dessiner sur la route, mais je ne peux pas garantir qu'il ne l'ai jamais fait), s'accroupissait, sortait ses craies, et semblait changer de monde : dès lors, plus rien n'existait. Il grattait avec frénésie, changeant parfois de couleur, traçait des lignes, coloraient de grandes parcelles, ne s'arrêtait que rarement pour reculer et observer son œuvre avant de reprendre. Les passants, eux, finissaient par prêter attention à cette silhouette prostrée sur le sol, pour admirer les couleurs qui s'étalaient autour de lui. Car soudain, les lignes gribouillées pendant les heures de cours devenaient portraits, paysages, animaux fantastiques ! Les contours étaient précis et nets, l'impression de justesse et de ressemblance flagrante. En voilà un qui mettait en application les délires du prof d'arts plastiques concernant les contrastes, la perspective et la lumière : à mes yeux, ses dessins étaient parfaits. Ce qui marquait le plus restait son étonnante passion, l'état de transe dans lequel il paraissait tomber lorsqu'il était à l'œuvre, mais le résultat était tout aussi beau.
Parfois il pleuvait. Les gouttes d'eau détruisaient ses créations, les faisant ressembler à une grande flaque multicolore ; il ne s'en souciait guère, et dénichait toujours un endroit abrité pour tout recommencer, avec une patience incroyable. Je le suivais à chaque fois, et je lui ai même, à l'occasion, trouvé moi même un nouveau terrain de jeu, lorsqu'il avait été chassé de celui sur lequel il avait jeté son dévolu.
Nous sommes tous les deux entrés dans le même lycée. J'ignore comment il a pu continuer dans une filière générale, d'ailleurs, au vu de son manque d'enthousiasme pour tout ce qu'on y faisait, mais il y est entré, dans une autre classe que la mienne. Je l'ai perdu de vue, ne le croisant que le mercredi ou le samedi, à l'occasion, quand mon emploi du temps me permettait de revenir en ville. Comme avant, je restais debout non loin de lui, et je l'observais en silence. Son talent semblait progresser, je trouvais que ses œuvres avaient de plus en plus de profondeur, qu'elles commençaient à dégager de réelles sensations, alors qu'avant, elles marquaient juste par leur beauté première. Ainsi, il m'est arrivé, deux ou trois fois, de ressentir, dans toute sa force, un sentiment tel que la souffrance, l'amour ou la joie, rien qu'en admirant l'un de ses dessins. Je finissais par l'aduler, lui et ses craies, et me mis à rester des après-midi entiers auprès de lui.
C'est autour du mois de novembre que je remarquais pour la première fois Agathe avec lui. C'était une fille assez connue dans le lycée, Agathe : elle représentait la jeune fille modèle qui n'existe que dans les livres, à la fois extrêmement appréciée pour sa gentillesse et excellente élève. Elle semblait combiner toutes les qualités, à la fois drôle, intelligente et modeste. Je lui avais parlé plusieurs fois, en permanence ou entre deux cours, et je dois avouer qu'elle méritait sa réputation. Mais que faisait-elle donc avec lui, si distant et si imperméable à la fois ? Et surtout, comment avait-elle réussi un tel coup de maître ?
Car ce qui m'a choquée, ce fut de la voir aussi proche de lui. Je ne les avais jamais vus ensemble, et tout d'un coup, un samedi ensoleillé, elle était assise à côté de lui. Assise. Entre ses craies et lui. Il ne prêtait aucune attention à elle, et dessinait comme à son habitude, mais à un moment, lui qui n'avait jamais fait confiance à quiconque pour ne serait-ce que poser le regard sur la boîte, je l'entendis murmurer « Passe moi une bleue. ». Il lui tendit, dans le même temps, une craie écarlate, et je compris ce qu'allait faire Agathe, mais la regardais faire douloureusement. Elle récupéra la craie qu'il lui tendait, la posa dans la petite boîte en carton et chercha un instant celle qu'elle devait lui rendre ; puis, lorsqu'elle l'eut trouvée, elle la sortit avec fierté et la posa dans le creux de la main de Clément, sans rien dire.
Je suis restée stupéfiée quelques longues minutes, observant avec horreur la craie d'un bleu aussi clair que le ciel offrir ses couleurs au bitume sale. J'ai croisé le regard d'Agathe, elle m'a sourit, mais elle ne s'est pas levée pour me saluer, et ne pas non plus proposée de venir les rejoindre. Elle était dans son monde, désormais.
J'ai cessé de venir l'admirer, trop en colère pour accepter qu'il l'ai choisie, elle. Bien sûr, je pouvais comprendre qu'elle était plus jolie que moi, qu'elle avait plus de conversation, qu'elle était plus parfaite que moi, en somme. Mais elle, l'avait-elle observé des jours durant, ces deux dernières années ? L'avait-elle admiré jusqu'à ce que la nuit tombe, presque tous les jours de l'année ? Lui avait-elle seulement une fois trouvé un emplacement pour qu'il puisse s'exprimer malgré la pluie ? Je ne l'avais jamais vue avec lui avant ce jour maudit, jamais. Et pourtant, soudainement, elle s'était vue offrir le droit d'être invitée au milieu de ses chatoyants tapis colorés, alors que j'en étais toujours restée bien à l'extérieur. Il me vint à l'esprit qu'ils s'étaient peut être rapprochés au lycée, ou autre part, mais je chassais vite cette idée, inconcevable puisqu'il avait toujours passé le plus clair de son temps accroupi par terre, sous mes yeux.
Je ne passais donc plus mes journées libres à l'observer, mais je le croisais à l'occasion. Son dessin n'avait pas changé, son style continuait de progresser, son trait s'épanouissait toujours davantage ; et elle était toujours à ses côtés. Parfois même, je la vis assise en tailleur, la boîte de craies négligemment posée sur ses genoux. La jalousie me prit encore et je m'éloignais vite, trop malheureuse pour supporter cette vision plus longtemps.
2 Mars 2009.
Je me suis arrêtée à ce point. Non pas que le texte soit terminé, mais je me retrouve face à un dilemme. En effet, j'avais, dès le départ, une esquisse de ce que serait la fin dans ma tête, et cette esquisse me plait beaucoup ; seulement, un autre croquis est venu se proposer à moi, et je ne sais faire le choix entre les deux. C'est donc à vous que je m'adresse : préferez-vous recevoir les phrases finales d'Agathe ou de Clément ?
Clément - Partie 2
Clément : 4 voix, Agathe : 2 voix. A la majorité...
Nous nous éloignâmes ainsi – ou plutôt, je m'éloignais de lui. Quelques semaines passèrent, pendant lesquelles ma colère ne baissait pas ; quand je les croisais en ville, j'étais furieuse. Je me forçais bien à ne pas leur adresser un seul regard, mais c'était plus fort que moi : à chaque fois, presque toutes les semaines, je voulais vérifier qu'il était bien là, quelque part, accroupi par terre, en train d'embellir le sol, et qu'elle était encore avec lui. A chaque fois, j'espérais vainement, et à chaque fois, je fut déçue : oui, elle était toujours là, et il progressait toujours. Maintenant, même de loin, j'avais l'impression que certains dessins allaient prendre vie et sortir du bitume. Une fois ou deux, l'admiration fut plus forte que la colère et je m'approchais davantage ; mais très peu, et je pris bien soin de ne pas croiser leur regard.
C'est au début du mois de mars que mon vœu fut exaucé : un samedi après-midi, alors que je rentrais du lycée, passant volontairement par un coin qu'il affectionnait, je remarquais son absence. Elle n'était pas là. C'était certain, il dessinait, c'était bien lui, lui et son éternelle boîte de craies, et Agathe était hors de vue. Je jetai quelques coups d'œil aux alentours, afin de ne pas me faire de fausse joie, puis je laissait mon cœur bondir : j'ignorais pourquoi, mais elle était partie ! Dans mon esprit, cette absence ponctuelle (après tout, elle aurait pu être juste allée leur chercher de l'eau ?) signifiait qu'ils n'étaient plus ensemble, et que je pourrais prendre sa place, que dès le lendemain, je m'assiérai à ses côtés, au milieu de ses traits, et que je lui passerais les craies. Emplie d'une joie que je n'avais pas ressentie depuis fort longtemps, je m'approchai un peu plus de lui, et alors un détail me frappa : il n'avait pas l'air bien heureux, lui.
Mais après tout, c'était peut-être normal, non ? On est rarement au sommet après une rupture amoureuse, et j'étais bien placée pour le savoir. Oh, mais moi, justement, j'étais là, pour lui... J'étais prête à l'écouter, à le consoler, à le rassurer, à faire tout ce qu'il me demanderait, pourvu que je puisse être à ses côtés lorsqu'il dessinait. Cependant, je ne vins pas lui parler – en fait, je ne savais pas quoi dire. Durant des semaines, ma rage avait enflé, et maintenant que son objet était absent, je ne pouvais l'effacer de ma tête aussi soudainement. C'est pourquoi je me contentais de faire comme autrefois, c'est à dire de rester à quelques mètres, presque immobile, à observer chacun de ses gestes. Il dessinait une licorne, aussi belle que ce qu'il faisait habituellement : sa robe était luisante, ses sabots d'or brillaient au soleil, et sa crinière virevoltait, de telle sorte qu'un instant, j' eu peur qu'un crin ne heurte l'œil de son créateur. Le regard de l'équidé était fou, loin de celui, sage et apaisé, que l'on réserve aux licornes habituellement : l'animal paraissait ressentir une détresse sans nom, une abominable douleur dont l'on ne se remet pas, comme s'il venait d'endurer toute la souffrance du monde.
Ma respiration marqua un temps d'arrêt. L'espace d'un instant, mon esprit sembla suffoquer puis mon corps reprit son rythme normal. Je n'avais jamais vu un tel dessin de la part de Clément. Il était déjà arrivé qu'ils expriment la tristesse, la douleur ou la rage, mais jamais, oh, jamais aucun n'avait été comme celui-ci, aussi brûlant et aussi poignant, et pourtant, je me considérais comme la personne ayant vu le plus de ses dessins. J'avais envie de pleurer. J'étais déstabilisée, choquée, au plus profond de moi même, je ne voulais pas savoir d'où venait le sentiment qu'il gravait sur le bitume. Je rentrai chez moi très vite, sans que nous eussions échangé le moindre regard.
Je revins quand même le lendemain, et le trouvai un peu plus loin ; encore une fois, il était seul. Il n'avait pas l'air beaucoup plus heureux que la veille, aussi je restais à une distance respectable, mais je remarquais rapidement qu'il était en train d'exécuter un portrait. La curiosité me prit et me força à rester sur place (avant, lorsque j'arrivais tôt et qu'il n'avait pas suffisamment avancé son œuvre pour qu'elle soit discernable, j'allais parfois boire un café pour laisser passer une heure), et j'attendis, le temps que les contours soient assez nets. Et, après plus de deux heures qu'il dépensa à gratter frénétiquement le sol, je la reconnu. Car c'était elle, la belle Agathe. Mon poing se serra lorsque je croisais le regard amusé du portrait, et je me mordis une lèvre, mais je me forçais à attendre encore un peu, le temps qu'il finisse ; je voulais savoir s'il allait la dessiner seule.
Il la dessina seul. J'attendis encore trois bonnes heures, le temps qu'il la peaufine, dans ses moindres détails. Il la soigna plus que je ne l'avais jamais vu soigner un dessin, et la jalousie remonta en moi de manière sinueuse, presque vicieuse, mais je restai. Je restai, j'attendis qu'il écrive quelques mots, lui qui ne signait jamais ses œuvres. Alors il rangea consciencieusement ses craies dans leur boîte, se leva, et croisa mon regard.
Il n'eut pas l'air surpris par ma présence – peut être qu'il savait que j'étais là depuis longtemps. Il ne me sourit pas. Il se contenta d'un léger signe du menton, pour me saluer, puis fit volte face pour me tourner le dos, et disparu rapidement dans les rues sinueuses qui bordaient la place sur laquelle il s'était installé. Je m'approchai alors du dessin, observait avec colère le visage de la jeune fille, parcourant du regard chacun de ses traits, marchant à côté des mèches de ses cheveux, avant de revenir vers le bas du portrait, là où il avait annoté quelques phrases. Ce que je lu me glaça :
« A Agathe, ma sœur, décédée à la suite d'une crise d'asthme. »
2 mars 2009